Publié le 15 mai 2024

La guérison d’un traumatisme profond n’est pas une question de volonté ou de narration, mais un processus neurobiologique visant à retraiter une information bloquée dans le système de survie.

  • Le cerveau reptilien peut rester figé en mode « danger », provoquant des flash-backs et une hypervigilance, même des mois après l’événement.
  • Raconter son histoire sans un cadre thérapeutique sécurisant peut involontairement renforcer les circuits neuronaux du trauma au lieu de les apaiser.

Recommandation : Explorer des thérapies validées qui agissent directement sur le corps et la mémoire non-verbale (comme l’EMDR ou les approches somatiques) est une étape cruciale pour permettre au système nerveux de « digérer » l’événement traumatique.

Six mois, un an, parfois des années après l’événement, le film de l’accident tourne encore en boucle. Un bruit soudain vous fait sursauter, la foule devient oppressante, le sommeil est une trêve fragile, constamment menacée par des cauchemars. On vous a probablement conseillé de « passer à autre chose », d’être fort, ou de « voir quelqu’un pour en parler ». La thérapie par la parole est un pilier fondamental de la santé mentale, mais pour certains types de chocs, elle atteint ses limites. Vous avez peut-être l’impression d’avoir tout raconté, tout analysé, sans que l’alerte rouge à l’intérieur de vous ne s’éteigne jamais vraiment.

Cette sensation n’est pas un échec de votre part. C’est le signe que le traumatisme n’est pas une simple histoire triste logée dans votre mémoire, mais une empreinte biologique gravée dans votre système nerveux. Votre cerveau de survie, le cerveau reptilien, est resté bloqué en mode « danger imminent ». Il ne comprend pas le langage des mots et de la logique. Il ne répond qu’au langage du corps, des sensations et des signaux de sécurité. Alors, que faire quand parler ne suffit plus ? Et si la véritable clé n’était pas de *raconter* encore et encore, mais de *retraiter* l’information pour que votre système nerveux comprenne enfin que le danger est passé ?

En tant que psychotraumatologue, je vous propose de plonger au-delà des idées reçues. Cet article n’est pas une liste de conseils de bien-être, mais une exploration des mécanismes neurobiologiques qui maintiennent le trauma actif et des approches validées, accessibles ici au Québec, qui permettent de « digérer » ces souvenirs bloqués. Nous verrons comment des techniques comme les mouvements oculaires ou la conscience corporelle peuvent dialoguer directement avec les parties de votre cerveau que la parole n’atteint pas, afin de transformer l’épreuve en une force nouvelle.

Pour ceux qui préfèrent un format visuel, la vidéo suivante offre une démonstration claire du fonctionnement de la thérapie EMDR, l’une des approches clés que nous aborderons. Elle complète parfaitement les explications théoriques de ce guide en montrant concrètement comment le retraitement s’opère.

Pour naviguer à travers les différentes facettes de la guérison post-traumatique, cet article est structuré en plusieurs étapes clés. Le sommaire ci-dessous vous permettra d’accéder directement aux sections qui vous intéressent le plus, des mécanismes cérébraux du trauma aux stratégies concrètes pour retrouver un sentiment de sécurité intérieure.

Pourquoi votre cerveau continue-t-il de revivre l’accident 6 mois plus tard ?

Si vous revivez l’événement traumatique en flash-backs ou en cauchemars, ce n’est pas un signe de faiblesse, mais le résultat d’un mécanisme de survie parfaitement logique qui a été dépassé. Lors d’un choc intense, votre cerveau entre en « mode survie ». L’amygdale, notre détecteur de fumée interne, prend le contrôle et court-circuite le lobe frontal (la pensée rationnelle) et l’hippocampe (le gestionnaire de la mémoire contextuelle). Le souvenir de l’événement n’est donc pas stocké comme une histoire cohérente avec un début, un milieu et une fin. Il est fragmenté en éclats sensoriels et émotionnels bruts : une image, un son, une odeur, une sensation de terreur. C’est une empreinte traumatique.

Cette empreinte, privée de contexte temporel, reste perçue par votre système nerveux comme étant toujours d’actualité. Un simple déclencheur (un bruit similaire, une situation rappelant l’événement) peut réactiver l’amygdale, et vous voilà replongé dans l’horreur comme si elle se produisait à nouveau. Ce n’est pas un simple souvenir, c’est une reviviscence. Au Canada, on estime que près de 8% des adultes canadiens répondent aux critères du TSPT à un moment de leur vie, montrant à quel point ce blocage est fréquent.

Des recherches de pointe, notamment celles menées au Québec par le Dr Alain Brunet de l’Institut Douglas (Université McGill), se concentrent sur ce phénomène. Son travail sur la reconsolidation de la mémoire montre qu’à chaque fois qu’un souvenir est réactivé, il y a une courte fenêtre de temps où il peut être modifié. Des thérapies innovantes, parfois assistées par des médicaments comme le propranolol, visent à intervenir durant cette fenêtre pour « mettre à jour » le souvenir en diminuant sa charge émotionnelle. L’objectif n’est pas d’effacer le souvenir, mais de le reclasser dans l’hippocampe comme un événement passé et terminé, désactivant ainsi la réponse de panique de l’amygdale.

En somme, votre cerveau ne revit pas l’accident par masochisme, mais parce qu’un fragment de mémoire est coincé dans le « présent » de votre système nerveux. La guérison implique de l’aider à le ranger définitivement dans le passé.

Comment les mouvements oculaires peuvent « digérer » un souvenir traumatique bloqué

La thérapie EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est l’une des approches les plus étudiées et validées pour traiter le TSPT, précisément parce qu’elle ne repose pas sur la parole. Elle part du principe que le trauma est une information non traitée, une « indigestion » neuronale. L’EMDR utilise une stimulation bilatérale alternée (mouvements oculaires, tapotements ou sons) pendant que la personne se reconnecte brièvement à un aspect du souvenir traumatique. Cette stimulation semble imiter ce qui se passe naturellement pendant la phase de sommeil paradoxal (REM sleep), une phase cruciale pour le traitement des souvenirs et des émotions de la journée.

L’objectif n’est pas de revivre le trauma dans toute son intensité. Le thérapeute crée un cadre sécurisant et guide la personne pour qu’elle reste ancrée dans le présent tout en laissant son cerveau faire le travail. La stimulation bilatérale semble permettre de créer un pont entre l’hémisphère droit (siège des émotions brutes et des images) et l’hémisphère gauche (siège du langage et de la logique). Le souvenir, jusqu’alors fragmenté et chargé d’effroi, peut enfin être connecté au reste du réseau de mémoire. Il est « digéré », perd sa charge émotionnelle et est reclassé comme un événement terminé.

Vue macro d'un œil humain avec reflet de lumière douce

Les patients décrivent souvent une transformation spontanée de leur perception. Une image terrifiante peut devenir plus lointaine, perdre ses couleurs vives. Une croyance négative sur soi (« je suis en danger », « je suis impuissant ») peut être remplacée par une pensée plus adaptée (« c’est fini, je suis en sécurité maintenant »). Le processus est souvent beaucoup plus rapide que les thérapies verbales traditionnelles pour ce type de problématique, car il s’adresse directement au langage du système nerveux, contournant les défenses mises en place par le mental.

Loin d’être une technique « magique », l’EMDR est un protocole structuré qui permet de débloquer le mécanisme naturel de guérison du cerveau, une capacité que nous possédons tous mais qui est parfois submergée par l’intensité du choc.

Stress aigu ou trauma durable : quels signes indiquent que vous avez besoin d’aide pro ?

Après un événement choquant, il est normal de ressentir du stress, de l’anxiété ou d’avoir des images qui reviennent. C’est une réaction de stress aigu. Mais quand ces symptômes persistent au-delà d’un mois et qu’ils envahissent votre quotidien, on parle potentiellement de Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT). La distinction est cruciale, car elle détermine le type d’aide nécessaire. Les signes qui doivent vous alerter sont :

  • La reviviscence : Des flash-backs, cauchemars ou pensées intrusives qui vous font revivre l’événement.
  • L’évitement : Vous évitez activement des lieux, des personnes ou des conversations qui pourraient vous rappeler le trauma. Vous vous sentez peut-être émotionnellement « engourdi ».
  • L’hypervigilance : Vous êtes constamment sur le qui-vive, irritable, vous sursautez facilement, et avez des difficultés de concentration ou de sommeil.
  • Les altérations négatives de l’humeur : Un sentiment persistant de peur, de honte, de culpabilité, ou une perte d’intérêt pour des activités que vous aimiez.

Au Québec, des outils d’auto-évaluation comme l’Échelle de Mesure des Symptômes Traumatiques (EMST) peuvent donner un premier aperçu de la sévérité des symptômes. Bien que cela ne remplace pas un diagnostic, un score élevé est un indicateur fort qu’une consultation professionnelle est urgente.

Le tableau suivant, adapté des recommandations pour le parcours de soins au Québec, illustre les actions suggérées en fonction de l’intensité des symptômes. Il met en évidence que plus les symptômes sont significatifs, plus une intervention structurée par un professionnel formé, comme un médecin ou un psychologue membre de l’OPQ, devient impérative. Consulter ne signifie pas être faible, mais reconnaître que le système nerveux a subi une blessure qui nécessite des soins spécifiques, tout comme une fracture osseuse.

Parcours d’aide au Québec selon la gravité des symptômes
Niveau de symptômes Score EMST Action recommandée Ressource
Peu de symptômes <15 Aucune action requise Auto-surveillance
Symptômes modérés 15-32 À surveiller, consultation préventive Info-Social 811
Symptômes significatifs ≥33 Consultation professionnelle urgente Médecin de famille, psychologue OPQ

Il est aussi essentiel de noter que l’impact du trauma n’est pas uniforme. Par exemple, en raison de traumatismes historiques et systémiques, des études québécoises révèlent des taux de TSPT particulièrement élevés chez les autochtones, variant de 34% à 64% selon les populations. Cela souligne l’importance d’une aide culturellement adaptée et accessible.

Ne restez pas seul avec ce fardeau. Si ces symptômes résonnent avec votre vécu, c’est le signal que votre système nerveux a besoin d’un soutien spécialisé pour se rééquilibrer.

L’erreur de raconter votre histoire à tout le monde qui réactive votre blessure

Raconter sans le cadre sécurisant d’une thérapie peut renforcer les circuits neuronaux du trauma au lieu de les apaiser.

– Dr. Alain Brunet, Institut Douglas, McGill

L’injonction sociale est forte : « il faut en parler pour guérir ». Si l’intention est bonne, le résultat peut être dévastateur. Raconter votre histoire traumatique à des amis, à votre famille ou même à des professionnels non formés au psychotrauma peut être contre-productif. Pourquoi ? Parce que chaque fois que vous racontez l’histoire de manière non structurée, vous réactivez l’empreinte émotionnelle et sensorielle brute. Vous ne faites pas que vous souvenir, vous revivez. Votre amygdale s’enflamme, votre corps se contracte, et votre cerveau renforce le chemin neuronal qui associe ce souvenir à une terreur intense. C’est comme gratter une plaie au lieu de la laisser cicatriser.

Un thérapeute spécialisé en trauma ne vous demandera jamais de « raconter » l’histoire pour le plaisir de la narration. Il créera un cadre de sécurité (une « fenêtre de tolérance ») et utilisera des techniques pour vous garder ancré dans le présent pendant que des fragments du souvenir sont explorés. Le but n’est pas la catharsis émotionnelle, mais la régulation neurologique. La différence est fondamentale.

Alors, que faire de ce besoin de connexion si parler est risqué ? La clé est de trouver des formes de lien social qui ne passent pas par la narration du trauma. Il s’agit de reconstruire un sentiment de sécurité dans le monde à travers des expériences partagées, simples et positives. Cela permet à votre système nerveux de recevoir des signaux de « sûreté » qui contredisent l’alarme constante du trauma. Voici quelques alternatives concrètes et accessibles au Québec :

  • Rejoindre une corvée de quartier : L’action physique collective crée du lien sans nécessiter de confidences.
  • S’inscrire à un club de randonnée : Profiter des parcs de la SEPAQ en groupe permet de se reconnecter à la nature et aux autres de manière apaisante.
  • Participer à un atelier d’artisanat communautaire : La concentration sur une tâche manuelle est une excellente façon de sortir de sa tête et d’interagir.
  • Intégrer un groupe de soutien encadré : Des organismes comme Deuil-Jeunesse ou L’Ancre des Jeunes offrent des espaces sécurisés où le partage est structuré par des professionnels.
  • Pratiquer des activités de plein air en groupe : Le kayak, le vélo ou même le jardinage communautaire peuvent aider à reconstruire la confiance en son corps et en l’environnement.

Le silence n’est pas la solution, mais un partage non maîtrisé peut faire partie du problème. Cherchez d’abord la connexion par l’action partagée, et réservez la narration de votre histoire au cadre sécurisant d’une thérapie adaptée.

Quand le trauma devient force : les étapes pour trouver un sens à l’épreuve

Guérir d’un traumatisme ne signifie pas revenir à la personne que vous étiez avant. C’est impossible, car l’épreuve vous a changé en profondeur. La véritable guérison réside dans ce qu’on appelle la croissance post-traumatique : la capacité à intégrer l’événement et à en émerger avec de nouvelles forces, une nouvelle perspective sur la vie et des relations plus profondes. C’est l’idée que le trauma, une fois retraité, peut devenir une source de résilience et de sagesse.

Ce processus n’est pas automatique et se déroule en plusieurs étapes. D’abord, il y a la stabilisation : apprendre à gérer les symptômes les plus aigus et à retrouver un sentiment de sécurité de base. Vient ensuite le retraitement de la mémoire traumatique, avec des approches comme l’EMDR. Ce n’est qu’après ces fondations solides que l’étape de l’intégration et de la quête de sens peut réellement commencer. Vous pouvez alors vous demander : « Qu’est-ce que cette expérience m’a appris sur moi-même ? Sur ce qui compte vraiment dans la vie ? Comment puis-je utiliser cette épreuve pour aider les autres ou pour vivre plus authentiquement ? »

Étude de Cas : Le programme de traitement innovant après les attentats de Paris

Suite aux attentats de Paris en 2015, le Dr Alain Brunet de l’Université McGill a collaboré avec une vingtaine d’hôpitaux français pour déployer sa Thérapie de la Reconsolidation. Ce protocole unique a permis à des centaines de victimes de revisiter leur souvenir traumatique sous l’effet du propranolol, un bêtabloquant qui atténue la réponse émotionnelle. Les résultats ont montré une diminution significative des symptômes du TSPT, permettant à de nombreuses personnes non seulement de surmonter leur angoisse, mais aussi de transformer leur expérience en un moteur d’engagement, trouvant une nouvelle force dans leur vulnérabilité surmontée.

Trouver un sens ne veut pas dire justifier l’injustifiable ou dire que l’événement « est arrivé pour une raison ». C’est un acte de reprise de pouvoir. C’est choisir la signification que vous donnez à votre histoire, transformant un récit de victime en un récit de survivant, puis de personne résiliente. Certains trouvent ce sens en s’engageant dans une cause, d’autres en approfondissant leurs relations, d’autres encore en développant une nouvelle spiritualité ou philosophie de vie.

Personne plantant un jeune arbre dans la terre avec les mains

La croissance post-traumatique est comme planter un arbre sur une terre qui a été brûlée. C’est un acte d’espoir et de création, qui reconnaît la destruction passée tout en se tournant résolument vers la vie nouvelle qui peut en jaillir.

Quand méditer sur la douleur : la technique paradoxale pour souffrir moins

L’idée de méditer sur sa douleur peut sembler absurde, voire cruelle. Pourquoi se concentrer sur ce qu’on cherche désespérément à fuir ? C’est là que réside une distinction fondamentale entre la relaxation et la pleine conscience. La relaxation cherche à remplacer une sensation désagréable par une sensation agréable. La pleine conscience, elle, propose quelque chose de radicalement différent : observer la sensation désagréable sans jugement, avec curiosité et bienveillance. C’est une approche paradoxale qui peut désamorcer la souffrance.

La souffrance n’est pas seulement la douleur elle-même (la sensation physique ou l’émotion brute), mais aussi notre réaction à cette douleur : la peur qu’elle ne s’arrête jamais, la colère qu’elle soit là, l’histoire que nous nous racontons à son sujet. C’est cette « deuxième flèche » qui est souvent la plus douloureuse. En vous entraînant à observer la douleur comme une simple sensation (chaude, piquante, serrée, vibrante) qui change et évolue, vous cessez de l’alimenter avec la peur. Vous apprenez à rester présent avec l’inconfort sans être submergé par lui. Vous augmentez votre fenêtre de tolérance.

Cette approche n’est pas une solution miracle, mais un entraînement progressif du système nerveux. Il ne s’agit pas de s’asseoir en lotus pendant des heures. Au Québec, la nature offre un terrain de jeu magnifique pour ces pratiques :

  • Marche méditative en hiver : Portez toute votre attention sur la sensation et le son de la neige qui craque sous vos pieds.
  • Contemplation au sommet : Depuis un belvédère du parc du Mont-Tremblant, observez le paysage vaste et immuable, et notez comment vos propres sensations, même intenses, ne sont qu’une petite partie de cette immensité.
  • Observer la météo : Regardez les nuages passer, la pluie tomber, puis le soleil revenir, comme vous observeriez vos émotions et sensations traverser votre conscience sans s’y accrocher.
  • Bain de forêt (Shinrin-yoku) : Au Parc-nature du Cap-Saint-Jacques, immergez-vous dans l’atmosphère de la forêt, en portant attention aux odeurs, aux couleurs, à la lumière qui filtre à travers les feuilles.
  • Méditation guidée en nature : Profitez de lieux comme le Bois de Liesse près de Montréal pour suivre une méditation guidée sur votre téléphone, en intégrant les sons de la nature à votre pratique.

En cessant de lutter contre la douleur et en apprenant à cohabiter avec elle, vous lui retirez son pouvoir. Paradoxalement, c’est souvent en acceptant de la ressentir qu’on commence à en souffrir moins.

L’erreur de croire que la douleur signifie « stop » (alors qu’elle signifie souvent « bouge mieux »)

Face à la douleur physique ou émotionnelle liée au trauma, notre instinct primaire est de nous figer, de nous contracter, d’arrêter tout mouvement pour nous protéger. C’est la réponse de « freeze ». Si cette réaction est utile sur le moment, elle devient un piège si elle persiste. Le corps reste bloqué dans une posture de défense, les muscles sont chroniquement tendus, la respiration est courte. Cette immobilité ne fait qu’entretenir le signal de danger envoyé au cerveau. La douleur ne signifie pas toujours « stop », elle signifie souvent : « Il y a un blocage ici, bouge différemment, bouge avec plus de conscience ».

Les approches somatiques (du grec « soma », le corps) partent de ce principe. Elles considèrent que le trauma est stocké dans le corps sous forme de tensions, de postures et de schémas de mouvement appris. La guérison passe donc par le corps lui-même. Des approches comme le yoga thérapeutique, la méthode Feldenkrais, ou le TRE (Tension & Trauma Releasing Exercises) gagnent en reconnaissance au Québec. Ces méthodes ne cherchent pas à forcer le corps, mais à l’inviter, par des mouvements doux et conscients, à libérer ses tensions et à redécouvrir des sensations de fluidité et de sécurité.

Un exercice simple issu de ces approches est la « pendulation ». Il s’agit d’apprendre à votre système nerveux qu’il peut tolérer une sensation désagréable en oscillant doucement entre celle-ci et une sensation neutre ou agréable. C’est un micro-entraînement à la résilience.

  1. Identifier une ressource : Trouvez d’abord un endroit dans votre corps où vous ressentez une sensation neutre ou agréable (par exemple, la chaleur de vos mains, le contact de vos pieds sur le sol). C’est votre « lieu sûr ».
  2. Identifier la tension : Localisez ensuite une zone de légère tension ou d’inconfort (par exemple, une raideur dans les épaules).
  3. Osciller l’attention : Portez votre attention sur la sensation agréable pendant 20-30 secondes. Puis, déplacez doucement votre attention vers la zone de tension pour 10-15 secondes, juste en l’observant avec curiosité.
  4. Retourner au lieu sûr : Revenez à votre sensation agréable pendant 30 secondes.
  5. Répéter : Répétez ce cycle 3 à 5 fois, en passant toujours plus de temps dans la sensation ressource que dans la tension.

En réapprenant à votre corps à bouger librement et en sécurité, vous envoyez le message le plus puissant qui soit à votre cerveau reptilien : le danger est passé, tu peux enfin relâcher l’armure.

À retenir

  • Le trauma n’est pas une faiblesse psychologique mais une blessure neurobiologique ; une empreinte de survie bloquée dans le système nerveux.
  • Les thérapies qui contournent le récit verbal, comme l’EMDR et les approches somatiques, sont souvent plus efficaces car elles « digèrent » le souvenir au lieu de le raconter.
  • La guérison ne consiste pas à oublier, mais à transformer l’épreuve en force, un processus appelé croissance post-traumatique qui mène à une plus grande résilience.

Comment activer vos ressources internes pour traverser une crise sans vous effondrer ?

Attendre la prochaine séance de thérapie pour se sentir mieux n’est pas une stratégie viable lorsque la panique ou l’angoisse monte. La clé de la résilience à long terme est de développer votre propre « trousse de premiers soins neurologiques ». Il s’agit de techniques simples et corporelles que vous pouvez utiliser n’importe où, n’importe quand, pour envoyer un signal de sécurité à votre cerveau reptilien et l’aider à sortir du mode « alerte rouge ». Ces outils ne « guérissent » pas le trauma, mais ils vous permettent de réguler votre système nerveux en temps réel, vous donnant la capacité de traverser une vague émotionnelle intense sans vous effondrer.

Ces techniques fonctionnent parce qu’elles utilisent le langage que votre cerveau de survie comprend : la respiration, les sens et le contact physique. Elles agissent comme un interrupteur qui peut faire basculer votre système nerveux de l’état sympathique (combat/fuite) à l’état parasympathique (repos/digestion). La maîtrise de ces outils vous redonne un sentiment d’agentivité et de contrôle, ce qui est en soi profondément thérapeutique. Vous n’êtes plus à la merci de vos symptômes ; vous avez des actions concrètes à poser pour vous aider.

L’important est de les pratiquer régulièrement quand vous allez bien, pour qu’elles deviennent des réflexes automatiques le jour où vous en aurez vraiment besoin. Plus vous les utiliserez, plus vous renforcerez les nouvelles voies neuronales de la sécurité et de la régulation.

Votre plan d’action : La trousse de premiers soins neurologiques

  1. Le soupir physiologique : En situation de stress, inspirez deux fois rapidement et brièvement par le nez (une petite inspiration suivie d’une plus grande sans expirer), puis expirez longuement et lentement par la bouche. Cela active le système parasympathique.
  2. Technique d’orientation 5-4-3-2-1 : Quand vous vous sentez submergé, ancrez-vous dans le présent en nommant silencieusement : 5 choses que vous pouvez voir, 4 choses que vous pouvez entendre, 3 choses que vous pouvez sentir au contact de votre peau, 2 choses que vous pouvez sentir (odeur) et 1 chose que vous pouvez goûter.
  3. L’auto-étreinte (Butterfly Hug) : Croisez les bras sur votre poitrine, les mains sur les épaules opposées. Tapotez alternativement et lentement sur vos épaules pendant 30 à 60 secondes. Cette stimulation bilatérale est apaisante.
  4. La carte de ressources personnalisée : Créez une note sur votre téléphone ou un carton physique avec une liste d’éléments qui vous apaisent instantanément : le lien vers une chanson réconfortante, une photo d’un lieu ou d’une personne que vous aimez, le numéro d’un ami sûr.
  5. Le lieu sûr mental : Identifiez un lieu, réel ou imaginaire, au Québec ou ailleurs, où vous vous sentez en parfaite sécurité (ex: un chalet au bord d’un lac, le sommet d’une montagne). Entraînez-vous à vous y transporter mentalement, en activant tous vos sens.

Pour que ces outils deviennent une seconde nature, il est crucial de comprendre comment ils agissent directement sur votre système nerveux pour créer un sentiment de sécurité.

En devenant l’artisan de votre propre régulation, vous ne faites pas que survivre aux crises, vous construisez activement les fondations d’une paix intérieure durable. Pour aller plus loin et intégrer ces approches dans un parcours de guérison structuré, l’étape suivante consiste à consulter un psychologue ou un psychothérapeute formé aux approches psychocorporelles et au traitement du TSPT.

Rédigé par Isabelle Gauthier, Psychologue clinicienne membre de l'Ordre des psychologues du Québec (OPQ), spécialisée en anxiété, gestion du stress et troubles du sommeil. Avec 20 ans de pratique privée, elle utilise les thérapies cognitivo-comportementales pour aider ses patients à réguler leurs émotions et retrouver l'équilibre mental.